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PENSER L’ISLAM : une tâche pour la philosophie de la religion, 30-31 mars

févr. 12 2017

PENSER L’ISLAM : une tâche pour la philosophie de la religion

jeudi 30 et vendredi 31 mars 2017

Responsables : Philippe CAPELLE-DUMONT Faculté de théologie catholique, Jacob ROGOZINSKI, Faculté de philosophie

La religion fait aujourd'hui retour sur la scène géopolitique de manière singulièrement contrastée, partagée entre les discours de la reconnaissance et les pratiques de violence. L’islam s’y trouve au cœur d’une demande de réinterprétation qui ne concerne pas simplement le phénomène religieux comme tel, mais aussi la diversité des champs d'expressions où il a concrètement lieu. Il lui est alors demandé, comme à toute autre religion - et sans doute plus qu'à toute autre - de s’expliquer sur l’articulation entre ses principes fondateurs et les manifestations (mystiques, rituelles, politiques, sociétales). Cet ensemble de textes fondateurs, de croyances et de rites que l'on nomme l'islam possède-t-il une essence commune, ou bien s'est-il historiquement scindé en plusieurs traditions inconciliables ? Comment apprécier ses relations avec les autres religions monothéistes ? Qu'en est-il de son rapport à la modernité, à la rationalité scientifique, à l'égalité des sexes, à la démocratie ?

La tâche qui s’impose ici à la philosophie de la religion ne consiste pas à « légitimer » ou inversement à « blâmer » un corpus de références séculaires, ni à en produire des commentaires spécialisés, inévitablement parcellaires ; elle doit permettre de placer son « objet » - en l’occurrence l’islam - en tension avec les inspirations qu’il délivre, avec les diverses sciences qui le réfléchissent et avec les interrogations radicales de la pensée philosophique.

Ce colloque, organisé par le Groupe de philosophie de la religion de l’université de Strasbourg (Facultés de Philosophie et de Théologie catholique) cherchera ainsi, en suivant différentes approches (histoire, psychanalyse, herméneutique, anthropologie) à mettre à l’épreuve l’intention méthodique de penser l’une des grandes religions du monde. Il espère ainsi contribuer, à son niveau, aux recherches en cours sur l'interprétation des phénomènes religieux.

 

PROGRAMME

 

jeudi 30 mars, 14h-18h : Le Coran : texte fondateur et lectures nouvelles 

Centre Emmanuel Mounier, 42 rue de l'Université

14h : Philippe Capelle-Dumont et Jacob Rogozinski : ouverture du colloque

14h30-15h30 : Anne-Sylvie Boisliveau, Logiques de justification en islam, du Coran au dogme orthodoxe

Au-delà d'une réflexion sur la place du "Livre révélé" au cœur de la foi musulmane, il convient de regarder en face les logiques à l'œuvre d'une part dans le texte coranique, d'autre part dans les dogmes qui se sont imposés comme orthodoxie en islam, sur la question de l'autorité ultime. Celle-ci, autorité divine déplacée en premier lieu sur les médias de la Révélation (Coran et Prophète Mahomet), fait en effet l'objet d'un argumentaire particulièrement fort, ces deux sources du dogme (texte coranique et éléments de la biographie prophétique) étant également, peut-être plus vivement qu'ailleurs, elles-mêmes objets du dogme. Comment confèrent-elles au dogme son existence et comment le dogme leur confère-t-il autorité en retour?

Anne-Sylvie Boisliveau est islamologue et maître de conférences en Histoire des mondes musulmans à l'Université de Strasbourg. Elle a publié Le Coran par-lui même. Vocabulaire et argumentation du discours coranique autoréférentiel, Brill, 2014.

 

15h30-16h30 : Jacqueline Chabbi, L'islam des origines, identifier le mythe pour retrouver l'histoire

L'islam des origines a fait et continue de faire l'objet d'une abondante littérature aussi bien dans le monde musulman qu'en dehors de lui. Pour faire face à la production idéologique débridée d'aujourd'hui, il est devenu urgent de repenser le passé de l'islam pour ce qu'il été à travers la grille de l'anthropologie historique. Ainsi pourra-t-on espérer séparer l'histoire vécue des sociétés, des mythes qu'elles ont produits au fil du temps.

Jacqueline Chabbi, agrégée d'arabe, docteur ès Lettres, est professeur honoraire des universités. Dernière publication : Les trois piliers de l'islam, lecture anthropologique du Coran, Seuil, 2016.

16h30-17 : pause

17h-18h : Riyad Dookhy, La structuration herméneutique du Coran

L’histoire musulmane est indéniablement marquée par la fécondité coranique. Or, que peut être un qur’ân (littéralement "lecture") selon le Coran lui-même? Il est lecture d'un texte hétérogène qui lui échappe : celui d’Oum al-kitâb, la "Mère du Livre" ou son "Archétype". Il s'agit là d’une première herméneutique, qui se veut résistance à la compréhension du Coran comme "texte" ou "écriture". Quels sont donc les champs herméneutiques que dessine le Coran et comment les penser, notamment du point de vue d'une histoire universelle des textes dits sacrés et de la figure de l’homme en tant qu’herméneute ?

Riyad Dookhy est docteur en philosophie et en droit, chercheur-associé au CREPHAC (Université de Strasbourg) et chargé de cours à l’Université de Paris-V Descartes.

 

vendredi 31 mars, 9h-18h30 : L'islam aujourd'hui : de la crise au renouveau?

Amphithéâtre du Collège doctoral européen, 46 boulevard de la Victoire

9h-10h : Jacob Rogozinski, La malédiction d'Omar : théologies politiques d'Orient et d'Occident

On prétend souvent que le monde de l'islam ne peut être qu'une "théocratie" effaçant toute distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel; et que le pouvoir politique y a toujours été exercé par un souverain despotique investi d'une autorité sacrée; si bien que les notions de "sécularisation" ou de "séparation de la religion et de l'État" lui seraient totalement étrangères. C'est une erreur. Nous montrerons au contraire (1) que le Coran esquisse une critique de la sacralisation du pouvoir politique – (2) que la conception classique du pouvoir califal implique une démarcation entre le politique et le religieux, c'est-à-dire une sécularisation de l'État qui n'apparaîtra que bien plus tard en Occident – (3) que cette désacralisation du politique a entraîné sa délégitimation et a paradoxalement entravé l'évolution des sociétés musulmanes vers les formes modernes de démocratie.

Jacob Rogozinski est professeur de philosophie à l'Université de Strasbourg, où il anime avec Philippe Capelle-Dumont un séminaire de philosophie de la religion. Il a publié récemment Ils m'ont haï sans raison – de la chasse aux sorcières à la Terreur, Cerf, 2015, et travaille actuellement sur la question du terrorisme.

10h-11h : Anoush Ganjipour La Loi et/ou la Constitution : penser la politique des modernes à l’intérieur de l’islam

Pour réfléchir aux interactions possibles entre la conception du monde islamique et les fondements de la politique moderne, je propose un déplacement historique. Un moment critique fort se produit en effet lorsque, suite aux premières rencontres avec le modèle gouvernemental des modernes, une volonté collective pousse les musulmans à adopter ce modèle au début du XXe siècle. Concrètement, il s’agit à l’époque d’intégrer les principes du constitutionalisme. Le problème urgent qui se pose alors aux théologiens musulmans consiste à penser les conditions de possibilité ou d’impossibilité de cette intégration vis-à-vis de la Loi divine. À travers la comparaison de quelques thèses majeures développées pendant ce moment critique dans les milieux sunnites et shi’ites, en Egypte et en Iran, je m’interrogerai surtout sur les significations que pourrait avoir la sécularisation pour une religion comme l’islam.

Anoush Ganjipour travaille sur la pensée islamique, la philosophie comparée et notamment sur la question théologico-politique en islam. Il a dirigé à ce sujet le numéro spécial "Dieu, l’islam, l’État", Les Temps Modernes, n° 683, avril-juin 2015.

11h-11h30 : pause

11h30-12h30 : Éric Geoffroy, Des fondements scripturaires à l’histoire des hommes : le processus d’inversion des valeurs en islam

Le jaillissement premier de l’Islam -religion et civilisation- a donné aux sociétés musulmanes un dynamisme qui ne s’est atrophié que vers le XVe siècle. L’usure du temps culturel et d’autres facteurs se sont conjugués pour aboutir à la sclérose des mentalités, et à la négation des valeurs initiales. Le contraste est saisissant entre d’une part les principes coraniques et prophétiques, le vécu des premières générations de musulmans, et d’autre part leur inversion aux époques moderne et contemporaine.

Éric Geoffroy, islamologue, arabisant et président de la fondation "Conscience soufie", enseigne à l’Université de Strasbourg et dans d’autres institutions (notamment l'Université de Louvain). Spécialiste du soufisme, il travaille aussi sur les enjeux de la spiritualité dans le monde contemporain. Plusieurs de ses ouvrages sont traduits en différentes langues.

14h-15h : Philippe Capelle-Dumont, Révélation religieuse : violence et non-violence

La révélation religieuse semblerait ne pouvoir se donner que sous des modalités violentes : vérités inculquées, commandements imposés, ritualités codifiées. Tenue pour vraie ou la seule vraie, son destin semble inexorablement lié à la conquête des âmes et des peuples. Quel concept de "Révélation" de telles représentations impliquent-elles ? Quel périmètre sémantique induisent-elles de l’idée de "religion"? Est-il possible de penser la révélation religieuse à l’écart des revendications totalisantes dont elle se trouve être souvent l’objet ? Plus radicalement : comment, en islam et en christianisme notamment la révélation vient-elle à l’idée ? C’est à relever la force de ces questions que sera consacrée cette communication, dans la prise en compte de trois domaines d’exercice : l’herméneutique des textes sacrés, la théologie politique, l’interculturalité.

Philippe Capelle-Dumont, professeur de philosophie à l'Université de Strasbourg, président de la Société francophone de philosophie de la religion, auteur d'une quarantaine d'ouvrages dont Philosopher en Islam et en christianisme, Entretiens avec Souleymane Bachir Diagne, Cerf, 2016.

15h-16h : Nadia Tazi, Le balancement des masculinités

Comment distinguer islam et ”islamisme"? Peut-on se contenter de voir chez les Frères Musulmans et les divers avatars de l’islam politique des idéologies réactives, et des perversions de l’orthodoxie sunnite et des islams d’Etat ? Il faut revenir aux fondamentaux, et s’interroger en particulier sur les genres : pas seulement sur les rapports entre les sexes, mais aussi sur les rapports qu’entretiennent les hommes entre eux. Et l’une des manières de poser cette question capitale de la différence ou de l’opposition de l’islam et de l’islamisme pourrait consister à distinguer le masculin et le viril à partir de quelques repères historiques et anthropologiques ; et à en décliner la portée et les répercussions politiques.

Nadia Tazi est ancienne directrice de programme du Collège International de Philosophie. Elle a publié récemment "Au Nord et au Sud, les similitudes du pire" (Esprit, janvier 2017), "Après Cologne" (mai 2016). Son prochain livre, Le genre intraitable, Politiques de la virilité en Islam,  paraîtra en septembre 2017 chez Actes Sud.

16h-16h15: pause

16h15-17h15 : Stéphane Gumpper, Martyrs d'une cause indaechiffrable?

Pénétrée d'une passion trouble pour l'Un, l'époque contemporaine favorise l'effraction de martyrs d'une radicalité toute Autre. A contrario des mystiques de l'Islam, en quête d'un "ailleurs du désir", ces aspirants djihadistes mus par une violence paroxystique revendiquent un sacrifice de soi au nom d'Allah. Si ces expériences de négativité peuvent être situées aux antipodes, en quoi "le choix de la voie par où prendre la vérité" (Lacan) peut-elle déterminer un cheminement étroit entre labyrinthes du fanatisme, mystique et folie ?

Stéphane Gumpper est psychanalyste et chercheur associé au laboratoire Subjectivité, lien social et modernité à l'Université de Strasbourg. Dernières publications : Dictionnaire de Psychologie et Psychopathologie des Religions, dir. S. Gumpper et F. Rausky, Bayard, 2013 – "Un-posture du fanatisme?", in Pulsions, jouissances et collectif, dir. J.-R. Freymann, Erès, 2017, à paraître.

17h15-18h15 : Fethi Benslama, La mélancolie du Musulman : d’un impensé de l’islam contemporain

Le mot islam, on le sait, est lourd d’une polysémie où il ne s’agit pas seulement de la religion, mais aussi de la réalité humaine des Musulmans et de leur civilisation. Cette condensation s’est accentuée avec la perte dans les langues occidentales du terme "islamisme" qui désignait naguère la religion à l’instar du "judaïsme" et du "christianisme". Le mot a été cédé à l’idéologie qui a pour but l’accès au pouvoir, au nom de la religion. Cette chute du signifiant de la religion dans le monde commun des opinions peut être considérée comme significative de la catastrophe que vit le monde musulman. Mais est-elle seulement catastrophique? Le temps présent de l’aire islamique apparaît dans les discours comme celui d’un désastre où la mélancolie du musulman alterne avec sa fureur. Sous l’effet du terrorisme, l’appréhension thanatologique domine notre perception de l’islam aujourd’hui. Et si le catastrophisme qui marque la pensée de l’islam contemporain nous dérobait une autre réalité?

Fethi Benslama est membre de l’Académie Tunisienne, professeur de psychopathologie clinique, directeur de l’UFR d’Études Psychanalytiques de l’Université Paris Diderot. Ses travaux portent sur la clinique psychanalytique, sur la subjectivité et les processus de radicalisation, sur l’islam et la modernité. Ses derniers essais publiés sont les suivants : La guerre des subjectivité en islam, Lignes, 2014, L’idéal et la cruauté - subjectivité et politique de la radicalisation (s/d), Lignes, 2015, Un furieux désir de sacrifice - le surmusulman, Seuil, 2016.

© Illustrations:
Christina Utsch
Sylvie Tschiember

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